Requiem pour un Imam

Requiem pour un Imam
0 commentaires, 1 - 12 - 2017, by admin

Par Ourouro Bah
Dans le mausolée Tierno Aliou Bhoubha Ndiyan à Labé, il y a des tombes de plusieurs de ses fils. Lors d’une des Ziara que les descendants organisent chaque année, une des petites filles du Waliyou avait demandé en larmes : « où est la tombe de mon père ? ».
La tombe manquante dans le mausolée est celle de Tierno Mamadou Bah – homme intègre et charismatique, imposant guide religieux et imam, écrivain et historien dont la dépouille repose dans les tombes anonymes du PDG.
Il y a 47 ans, le 30 Novembre 1970, sept jours après le débarquement portugais, Tierno Mamadou Bah fut kidnappé. Il sera jugé dans un simulacre de procès populaire et condamné à perpétuité. Il mourra l’année d’après dans d’atroces conditions.
Le fonctionnaire et le militant de l’indépendance.
Tierno Mamadou Bah est né à Labé en 1900 du grand Waliyou du Fouta-Djallon, Tierno Aliou Bhoubha Ndiyan et de Neenan Hadiatou. Il porte le nom de son grand-père paternel.
Il fit des études coraniques auprès de son père tout en fréquentant l’école française. Il obtint le certificat d'études primaires en 1915. En 1923 il sort du Cours Normal de Conakry. L’année d’après, il est engagé dans l'administration coloniale. Il sert successivement à Dabola, Mali, Labé et Mamou.
Tierno Mamadou Bah fut membre fondateur de l'Association Gilbert Vieillard (association regroupant les cadres et intellectuels peulhs). Il est un compagnon de Diallo Yacine sur la liste duquel il sera élu Conseiller général de la Guinée française en 1947. A la mort de Diallo Yacine en 1954, il en devient le légataire universel.
Tierno Mamadou Bah était affilié à la SFIO puis à la Démocratie Socialiste de Guinée, DSG créée par Barry III. Entre 1954 -1958, du fait de ses activités politiques, Tierno Mamadou Bah fut la cible des campagnes des milices du PDG (alors appelé service d’ordre) qui commettaient de nombreux crimes impunément avec la complicité du Gouverneur Général, Bernard Cornut-Gentille (Note 1).
Notamment, lors d’une visite à Sannou, des agents du RDA de Labé (Mbemba Diakaby, Falilou Diallo, Labico Diallo, Maguette et Samba Cissoko) organisèrent leurs miliciens pour l’intimider et l’empêcher d’entrer dans le village. Ils crevèrent les pneus de son véhicule.
Après la fusion entre le BAG et la Démocratie Socialiste de Guinée (DSG) en PRA, Tierno Mamadou Bah prend une part active dans la campagne pour l’indépendance que prôna le PRA, après le PAI (Note 2). Il organise des meetings à Labé à son domicile avec Barry III pour la campagne pour le NON.
Après l’indépendance, El-Hadj Tierno Mamadou Bah demande à être admis à la retraite. Sous la pression de ses amis il y renonça et se mit au service du nouveau gouvernement. Il servira comme commandant de la circonscription de Labé et de Kankan. Il sera rappelé à Conakry pour servir comme directeur de cabinet de Damantang.
La retraite, l’érudit musulman et l’historien du Fouta-Djallon.
En 1966, El-Hadj Tierno Mamadou Bah prend la retraite définitivement et s’installe à Labé. Il est imam de la Mosquée. Il consacre sa vie à l’écriture et à la religion.
Il écrivit un guide de prières en français illustré avec des photos pour vulgariser la pratique de la religion.
En collaboration avec son frère, El-Hadj Saikou Baldé - auteur de plusieurs monographies sur la vie du Fouta-Djallon - et qui fut jusqu’en 1969 directeur de l’Institut national de la recherche et de la documentation, INRDG (Note 3), il entreprend l’écriture de l’histoire sur le Fouta-Djallon en deux tomes :
L’histoire du Fouta-Djallon - des origines à la pénétration coloniale
Histoire du Fouta-Djallon - la pénétration européenne et l'occupation française
Le manuscrit sera terminé le 31 Août 1970, soit 3 mois avant son arrestation.

L’écrit tire parti de manuscrits de leur père, de sources orales et des documents de l’INRDG. Les deux tomes sont une synthèse et une référence inestimable de l’histoire du Fouta-Djallon. Ecrits par des autochtones, érudits et immergés dans les mœurs et traditions du Foutah, ils diffèrent des œuvres des colons qui – quel que soit l’état d’esprit- restent condescendants s’ils ne sont pas simplement racistes.
El-Hadj Saikou Baldé mourut en 1972. De ce fait et de l’atmosphère de terreur du PDG, l’œuvre ne sera publiée qu’en 2002 aux éditions l’Harmattan, avec une préface de Djibril Tamsir Niang.
Sous les attaques du PDG.
Entre 1966 et 1970, malgré son choix délibéré de se consacrer à la religion et à la culture, Tierno Mamadou Bah sera la cible du PDG, de ses provocations, de la paranoïa ravageuse de Sékou Touré et finalement de sa répressive vengeance.
Diané Lansana fut nommé commandant à Labé pour la besogne. Personnage malingre et aussi hargneux que Sékou Touré, il tenait d’interminables conférences à longueur d’années - avec son acolyte Samba Safé (Note 3) - durant lesquelles il lançait des vitupérations à Tierno Mamadou Bah. Lors d’une de ces conférences, Diané alluma un feu sur une plateau que tenait Samba Safé. Il déclara que Tierno Mamadou Bah est un feu de paille et que la révolution est un feu éternel.
Face à ces menées, El-Hadj Tierno Mamadou Bah restait serein. Il ne céda ni à la peur, ni à la résignation. En 1967, Diané Lansana accentua la provocation. Il saisit des terrains qui appartenaient à El-Hadj Tierno Mamadou Bah dans le quartier de Konkola. Il les distribua gratuitement.
Quand Tierno Mamadou Bah fut averti, il confronta Diané Lansana. Il lui intima d’annuler les saisies. Diané l’insulta. Il reçut une gifle en retour. L’altercation scella le destin de Tierno Mamadou Bah.
L’arrestation
Le 29 Novembre 1970, une semaine après le débarquement des troupes portugaises à Conakry, Tierno Mamadou Bah, reçut à la mosquée, certains des agents du RDA qui avaient mené des campagnes contre lui durant le temps colonial. Ils l’informèrent d’un ordre du gouvernement décrétant la prière de fin de ramadan pour le lendemain. Tierno Mamadou Bah leur répondit que l’imam ne peut décider de la prière. Elle dépend de l’apparition de la lune et non d’un ordre du gouvernement.
Tierno Mamadou Bah sera arrêté le lendemain, au petit-matin du 30 Novembre. L’arrestation était programmée. La visite de la mosquée n’était qu’une excuse pour dissimuler la préméditation. Redoutant des révoltes de la population, les agents du parti firent courir le bruit de l’arrestation de l’imam n’était qu’une simple altercation avec les autorités à propos de la fête du Ramadan. Ils ne purent trouver des agents musulmans dans les forces de sécurité pour l’arrestation de l’Imam de la mosquée de Labé et de surcroit fils de Tierno Aliou Bhoubha Ndiyan. Hervé Vincent qui servait à Labé et qui se faisait passer pour un ami de la famille de Tierno Mamadou Bah fut commis à la tâche.
Tierno Mamadou Bah fut emprisonné au camp El-Hadj Oumar le temps de tâter le pouls des populations. Ensuite, il fut transféré à Pita. Une fois assuré du manque de réactions, Sékou ordonna son transfert à Kankan. Il le coupait ainsi des contacts que les gardes permettaient discrètement avec la famille. Lors du transfert, il prit l’avion à Labé. Il était enchainé et portait le grand-boubou LEPPI avec lequel on l’avait arrêté. Ce sera sa dernière apparition en public.
Il ne fera jamais de déposition. Mais, les campagnes des purges l’accusèrent d’être à la tête d’une « cellule de la cinquième colonne au compte de la CIA » avec El-Hadj Oumar Bah de Pita, Seck Tierno Oumar, Barry Mody Oury, Balde Abdourahmane Kompanya, Bah Bano (son fils aîné) ainsi que de nombreux cadres de la famille de Bhoubha-Ndiyan. Selon les campagnes, ses émoluments étaient de 5000 dollars par mois ! (Note 5). Pour donner du crédit au mensonge, la propagande du parti inventait des faux détails. Cela faisait aussi croire à l’opinion que le parti dispose d’un réseau d’agents de renseignement à l’extérieur de la Guinée. C’est ainsi qu’ils répandirent le bruit que l’argent reçu de la CIA servait à financer les études d’infirmière de sa fille qui était au Sénégal.
Tragique fin
El-Hadj Cherif Diallo, un des neveux de Tierno Mamadou Bah fut arrêté durant les purges de 1971 et emprisonné aussi à Kankan. Il sera le dernier membre de la famille à voir l’Imam vivant. A sa sortie de prison, il raconta leur entrevue. Du fait des mauvaises conditions de vie carcérale, Tierno Mamadou Bah avait contracté le choléra. Malgré cela, ses inquiétudes allaient vers le reste de la famille dont il était le patriarche. Quand il vit son neveu, il lui demanda combien d’autres membres de la famille avaient été arrêtés. Il ignorait que son fils ainé (Bah Bano), une de ses filles (Mariama Poréko) et plusieurs de ses neveux avaient été arrêtés. En dépit de sa santé chancelante, Tierno Mamadou Bah réconforta son neveu. Il lui dit que Dieu leur avait imposé ces épreuves pour les laver de leurs péchés. Il espérait ainsi qu’ils bénéficieront de la clémence divine le jour du jugement de dernier.
Sur instruction de Sékou Touré, Siaka Touré ordonna de l’enterrer vivant.
Le spectre des fosses communes et des tombes manquantes.
Dans beaucoup de familles de la Guinée il y a des morts sans sépultures. Les cimetières de la nation attendent leurs tombes. Le tabou des fosses communes et des disparus plane sur les consciences.
« Où est la tombe de mon père ? » La question est posée à toute la nation. Si l’on veut continuer à amuser les consciences par des querelles politiciennes, on peut l’ignorer. Sinon, il faut admettre qu’il y a longtemps qu’elle aurait dû être au centre du débat politique de la Guinée, inlassable et permanente. Elle aurait dû être retournée sous toutes les coutures, abordée sous tous les angles pour restituer la vie et la fin réelles des habitants des cénotaphes anonymes, qu’ils soient illustres ou du commun des citoyens. Comment et pourquoi ils furent arrêtés ? Comment ils furent torturés ? Qui furent les délateurs ? Pourquoi sont-ils morts de morts impensables dans toute société policée ?
Le silence autour de ces questions a donné licence aux criminels et a entériné la gangrène de l’impunité. Il est futile de chercher à faire l’étiologie de la déchéance guinéenne sans que ne soient portées au grand jour les questions sur les disparus et les fosses communes ; sans qu’elles ne soient étendues à la sphère de la culture ainsi qu’aux complexes ramifications de l’histoire et de la politique ; sans qu’elle n’aillent vers les opaques recoins de notre société pour savoir où la barbarie gratuite s’est greffée ; comment elle a pu secréter un cancer de cruauté, de peur et de larbinisme qui a tétanisé toute une nation et l’a livrée impuissante aux mains de ses pires progénitures.
Comme source d’inspiration, on a la foi. Dans les cachots du PDG, elle permit à l’imam de réconforter un fils et de faire face à la mort et à l’arbitraire avec sérénité. Si la Guinée doit avoir un futur on doit faire provision de ces exemples et aller à la quête de la vérité qui sera tout sauf plaisante. Mais indispensable, elle reste.
Ourouro Bah
Notes

Note 1 :
Pour cette période, le chiffre minimal de morts du fait des violences du PDG est d’environ de 1 500 et 10,000 blessés –Des détails des attaques sont donnés par Alata :http://www.webguinee.net/…/role-violence-pouvoir-1954-58.ht…
http://www.campboiro.org/…/a…/prison_afrique/longscoutx.html
Note 2 :
Le PAI (Parti Africain de l’Indépendance) prôna l’indépendance en premier. Il fut suivi par le MSA (Mouvement Socialise Africain) dont la DSG était la section guinéenne. Les principaux fondateurs du MSA furent Lamine Guèye du Sénégal, Barry III et Djibo Bakary du Niger. La DSG et le BAG fusionneront pour faire face aux violences du PDG/RDA. Si le PDG/RDA fut actif sur le front des revendications syndicales, il n’adhéra officiellement à l’option de l’indépendance, sous la poussée de certains militants, que quelques mois avant le référendum. C’est après l’indépendance, que le parti réécrira l’histoire pour se donner une coloration anticolonialiste, voire révolutionnaire même si, comme illustré plus haut et comme on le verra au long de cette série, la violence du PDG ne cibla que des guinéens.
Note 3 :
INRDG : anciennement IFAN. L’immeuble au bord de la mer abritait le musée national et la bibliothèque nationale. Aujourd’hui c’est le camp de tortures de sinistre renom nommé Koundara. Cela est d’autant plus choquant pour moi, que c’est là que j’ai pris le virus de la lecture ! Tierno Monémbo dont le père était un ami de Elhaj-Shaikou m’a confié la même chose.
Note 4 :
Samba Safé était Instituteur. Il fut secrétaire fédéral du PDG de Labé et y régna en provocateur et démagogue. Il sera nommé gouverneur à Kankan durant les purges de 1971. Il servira quelques mois et sera arrêté en public. Il fera des aveux suppliant la clémence de Sékou Touré. En pleurs, il déclara qu’il est d’une origine de caste et qu’il doit tout au PDG. Ce fut vain. Il mourra des suites de la torture.
Note 5 :
L’équivalent de 5000 dollars en 1971 est plus de 30,000 dollars aujourd’hui. A titre de comparaison, le salaire actuel des directeurs de la CIA est d’environ 14,000 dollars par mois. Ainsi selon la propagande du PDG, la CIA payerait ses agents guinéens de l’époque plus du double du salaire de ses directeurs !

0 Commentaires

Publiez le 1er commentaire pour cet article !

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas mis en ligne. Les champs avec un * sont obligatoires.
ENVOYER