A Conakry, la «grande marche pacifique» de l'opposition noyée sous les lacrymogènes

A Conakry, la «grande marche pacifique» de l'opposition noyée sous les lacrymogènes
0 commentaires, 23 - 3 - 2018, by admin

La manifestation, une nouvelle fois réprimée, vient conclure une semaine de protestations «ordinaires» dans la capitale guinéenne pour contester les résultats des élections locales.
«Aujourd’hui, ça risque de chauffer un peu.» Au QG de Cellou Dalein Diallo, chef de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), premier parti d’opposition, on se rend à l’évidence jeudi matin. Le déploiement des forces de police et de gendarmerie au rond-point de la Tannerie est impressionnant. C’est de là, au cœur de la capitale guinéenne, que doit partir un peu plus tard la marche pacifique lancée par 16 partis d’opposition. La veille au soir, au JT de la télévision publique, le gouverneur de Conakry a annoncé qu’il s’opposait finalement à cet itinéraire. Alors, forcément, la petite assemblée tergiverse. Mais pas longtemps. D’un coup, le cortège se met en branle.

«Nous n’acceptons pas.» Chez Cellou Dalein Diallo, la formule est redondante, énoncée avec un indéfectible sourire. Depuis plus d’un mois, l’opposition conteste les résultats des élections locales du 4 février, organisées avec huit ans de retard et arrachées après des mois de pression dans la rue. Le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG, parti au pouvoir) a été annoncé vainqueur. «Mais il a perdu dans les urnes. Nous avons les procès-verbaux de tous les bureaux de vote de Conakry [remporté par l’opposition, ndlr], Dubreka et Kindia. Nous avons les preuves irréfutables des irrégularités. Nous réclamons la publication des vrais résultats», martèle l’ancien Premier ministre. Et de préciser : «On est allé voir les religieux, on a alerté la société civile, la presse. On est allé au tribunal. On n’a pas commencé par la rue.»
Voilà donc la rue de Conakry investie par une noria de 4x4 et de motos fonçant sur la route Le-Prince, dans un tonitruant concert de sirènes et de klaxons. L’autre voie de cette large avenue, habituellement asphyxiée par le trafic, est déserte. Quelques quidams observent, hagards, ce défilé de plusieurs milliers de personnes. «Beaucoup de gens ont peur», confie Sidi Mohamed, un commerçant de 25 ans qui refuse de s’aventurer dans le centre-ville. «Il y a une psychose, il faut qu’on arrive à l’entente», abonde Ben Youssouf Keïta, député et membre du conseil politique de l’UFDG.
Depuis l’annonce des résultats des élections locales, 12 personnes sont mortes dans des manifestations de l’opposition. Si l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé en 2010 s’est traduite par une plus grande liberté d’expression et d’opinion à travers le pays, la contestation reste coûteuse. L’UFDG déplore 94 morts lors de manifestations politiques ou de grèves depuis 2011. D’où cette autre revendication de l’opposition : «Nous réclamons justice pour ceux qui sont morts et l’arrêt des assassinats ciblés», clame Cellou Dalein Diallo.
Arrivé au quartier Bambeto, le candidat malheureux aux présidentielles de 2010 et 2015 est acclamé. «Président!» entend-on. Bras ouverts, il salue longuement une foule de plus en plus compacte, d’humeur joviale. Des jeunes, des femmes, parfois des enfants. Las, le face-à-face, inévitable, avec un mur de policiers, se solde par des jets de gaz lacrymogène. Les opposants rebroussent chemin. Une issue aussi «attendue» qu’«ordinaire», selon un journaliste local, et qui vient clore près d’une semaine de mobilisations dans la capitale guinéenne. Procession funéraire lundi à la mémoire des quatre victimes de la manifestation du 14 mars, journée ville morte mardi… Les «classiques» du registre contestataire de l’opposition, auquel s’est greffée, mercredi, une tentative de sit-in de femmes devant le ministère de la Justice, pour dénoncer les «violences politiques». Ces six derniers mois, la Guinée a aussi connu des grèves dans l’éducation, des émeutes du courant – un tiers de la population a accès à l’électricité, des révoltes dans les zones minières… Gronder serait-il devenu une routine ?
«Nous sommes dans une situation où la rue a pris le pas», admet le sociologue Alpha Amadou Bano Barry, selon qui la culture de la manifestation remonte toutefois au milieu des années 2000 en Guinée. Pourtant, l’élection de l’opposant historique Alpha Condé, en 2010, augurait d’autres promesses. Celle, notamment, d’un Etat de droit, plus protecteur, après des décennies de régime autoritaire. «Pour la plupart des acteurs politiques guinéens, le débat au niveau institutionnel ne peut aboutir qu’avec la pression de la rue qui précède ou accompagne les négociations, prépare les esprits en introduisant un rapport de force», analyse le chercheur. Une pression coûteuse, mais payante. C’est à la suite des manifestations que se sont tenues les législatives de 2014, les élections locales de 2018, ou qu’ont été scellés les derniers accords politiques entre le pouvoir et l’opposition en octobre 2016. Encore reste-t-il à les appliquer.
Source: Libération.fr

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