26 mars 1984 – 26 mars 2025 : la fin d’un règne, pas d’un système

Par Alpha Bacar Guilédji
Sékou est mort, mais ses fantômes, eux, siègent encore – et hantent tout le reste. Le gouvernement, les casernes, la télévision nationale… Le vieux lion a rendu l’âme, mais les hyènes sont restées. Et les moutons aussi, bêlant leur fatigue en silence.
Ce jour de mars 1984, on aurait cru qu’un monde s’écroulait. Mais la Guinée ne fait pas dans le spectaculaire. Elle préfère les chutes lentes, les morts à répétition, les drames en différé. On enterre les bourreaux sans procès, et les victimes sans fleurs. On saute d’un dictateur à un autre comme d’un cauchemar à un rêve qui vire au pire.
Conté est arrivé. Avec ses silences bavards, ses lunettes noires et ses phrases en pointillé. Il ne promettait rien, ne jurait sur rien — sauf sur la stabilité. Et dans ce pays, c’est déjà beaucoup. Alors on l’a laissé faire. Il a régné par inertie, par usure, puis, vers la fin, par absence – et par procuration. Mais pendant que le vieux général s’éteignait à petit feu, d’autres allumaient les incendies : corruption systémique, régionalisme rampant, pillage organisé. L’État, lui, ronflait. Il était déjà malade du silence.
Puis un jour, le capitaine Dadis s’est réveillé plus tôt que les autres. Il criait, tempêtait, convoquait, jouait au juge, au père, au prophète. Il parlait si fort qu’on a cru, un instant, que justice allait descendre du ciel. Mais non. Le 28 septembre est arrivé. Les cris ont été noyés dans le sang. Le messie d’aluminium a fondu. Une balle, un exil. Rideau.
Et c’est Sékouba Konaté, le silencieux, qui a nettoyé les décombres. Il n’a pas dit grand-chose. Mais il a fait un geste rare : organiser des élections, passer la main. On l’a presque oublié. Car ici, on n’aime pas ceux qui s’effacent. On préfère les faiseurs de bruit aux hommes de mesure.
Alpha Condé, l’opposant historique, a cru qu’il avait rendez-vous avec l’Histoire. Il s’est trompé de date. Il voulait la démocratie, mais n’aimait pas l’alternance. Il voulait la réforme, mais sans les gêneurs. Il voulait rester, même après l’heure. Alors il a changé les règles. Et ceux qui ont crié ont pleuré. Ou sont morts.
Et puis est venu Doumbouya, l’homme fort, botté, cravaté pour les grandes occasions. Il a promis de restaurer l’honneur, de refonder la République, de rendre justice. Il a parlé comme parlent tous les hommes en treillis : avec assurance, sans doute, sans mémoire. Il a interdit, arrêté, muselé, dispersé. Les jeunes ? On les enterre en silence. Les femmes ? On les ignore poliment. Les voix discordantes ? On les fait taire, à l’ancienne.
Depuis quarante et un ans, on fait semblant. On organise des élections comme on joue à la loterie : sans gagnants véritables, juste des perdants déguisés en sauveurs. Le peuple, lui, a appris l’art délicat de courber l’échine sans se rompre. Pour survivre, pas pour espérer.
Ce pays est une pièce de théâtre où les acteurs changent, mais le décor reste : un État fêlé, une justice en carton, des droits confisqués. La transition ? Elle dure plus longtemps que les régimes. Chaque junte se proclame sage-femme de la démocratie, mais accouche d’un monstre.
Et la jeunesse ? On lui donne des drapeaux, des slogans, des enterrements. On lui prend le futur et on lui offre des funérailles. Elle s’enfuit, elle se noie, elle vend du rêve frelaté sur TikTok. Elle n’a pas connu Sékou Touré, mais elle sait ce que c’est qu’un régime qui fait disparaître les gens.
La Guinée est ce pays étrange où l’Histoire bégaie, où les bourreaux deviennent candidats, et où le silence pèse plus que les discours. Elle a tout pour réussir, mais elle préfère l’échec, par habitude, par fatigue, ou peut-être par fidélité à ses fantômes.
Alors on commémore. On publie des éditoriaux. On cite des dates. On fait semblant d’y croire encore. Mais au fond, on sait. Que rien n’a vraiment changé. Que le système n’est pas mort : il a juste pris du ventre, un uniforme, ou un costume mal taillé.
Et pendant ce temps, le cadavre de la République continue de parler. Il fait des promesses. Il organise des dialogues. Il chante l’hymne national. Avec la voix des morts et la bouche des vivants complices.
26 mars 1984 – 26 mars 2025 : Quarante et un ans de ruptures inachevées
26 mars 1984 : Mort de Sékou Touré. Prise de pouvoir par l’armée avec le CMRN de Lansana Conté.
1990 : Instauration du multipartisme.
1993 : Élections présidentielles controversées
1998 : Élections présidentielles controversées
2001 : Référendum controversé permettant un troisième mandat à Conté.
2006 – 2007 : Grèves des syndicats et répressions meurtrières – plus de 135 manifestants tués sur l’autoroute Fidel Castro, plusieurs autres à l’intérieur du pays, plus de 2000 blessés graves.
2008 : Mort de Conté. Coup d’État de Dadis Camara (CNDD).
28 septembre 2009 : Massacre de plus de 150 manifestants au stade de Conakry.
2010 : Élection d’Alpha Condé. Premier transfert civil du pouvoir.
2013 : Élections législatives émaillées de fraudes et de violences
2020 : Référendum constitutionnel contesté. Troisième mandat d’Alpha Condé.
5 septembre 2021 : Coup d’État militaire. Le CNRD de Mamadi Doumbouya s’installe.
2022–2025 : Répression des manifestations, interdiction de marcher, disparitions forcées, impunité persistante.
2011 – 2025 : Répression des manifestations sur l’Axe avec des dizaines de morts et des centaines de blessés graves.
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