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Lansana Kouyaté : " on est dans la dictature"

Lansana Kouyaté :
0 commentaires, 29 - 11 - 2014, by admin

Dans un entretien accordé à votre semainier et dont nous vous livrons la première partie, Lansana Kouyaté, président du Parti de l’espoir et du développement national (PEDN) jette un véritable pavé dans la marre du gouvernement qu’il soupçonne de vouloir persister dans le « déni de démocratie », en procédant de façon unilatérale au choix d’un nouvel opérateur en vue de concevoir le fichier électoral en prélude à la présidentielle de 2015. L’ancien premier ministre aborde également dans cet entretien, avec une verve sans pareille, la gestion de l’épidémie d’Ebola, la question de la candidature unique de l’opposition et ses rapports avec la coordination mandingue. Monsieur le président, actualité oblige, nous allons commencer cet entretien par votre réaction après le choix d’un nouvel opérateur par la CENI, qui a jeté son dévolu sur la société Gemalto France, pour concevoir le fichier électoral en prélude à la présidentielle de 2015 ? Lansana Kouyaté : Le choix d’un opérateur est un passage obligé, pour préparer une bonne élection. Mais ce choix doit être consensuel tel que le recommandent les textes fondateurs de tout processus électoral en Guinée. Est-ce que ça s’est passé dans les bonnes formes ? Vous avez vu ce que Waymark avait fait, Waymark-Sabari. Tout ce qu’il y a eu comme atermoiements dans le choix. L’opposition n’a pas du tout été consultée, à ce que je sache, dans ce choix-là. C’est dire que c’est encore les mêmes choses qui recommencent. Choix unilatéral, choix imposé pour pouvoir truquer et tronquer les élections qui vont venir par la suite. Ma réaction est que, quand on veut la clarté, quand on veut des élections apaisées, tout choix qu’on opère à l’intérieur de la préparation de cette élection, on le fait avec les acteurs clés. La CENI n’est pas un corps permanent. Ce sont les pays africains qui ont inventé la CENI, parce que justement ils n’ont pas, ils n’avaient pas confiance, en l’administration, et je crois que cela a commencé au Bénin. Ils n’avaient pas confiance en le pouvoir. Tout pouvoir qui organise une élection en Afrique les gagne, en tout cas dans au moins 90% des cas. Autrement, le ministère de l’Intérieur est fait pour ça. Il faut qu’on travaille pour le dépérissement de la CENI parce que tant que les ministères ne sont pas capables de jouer leur rôle, les organes électoraux resteront lourdement partisans. Le Sénégal a quant à lui, donné une belle leçon de démocratie, parce que c’était le ministre de l’Intérieur qui a annoncé la défaite du président qui l’avait pourtant nommé. La même chose se voit au Cap-Vert, à l’île Maurice, au Botswana, etc. La CENI est un organe transitoire. Même dans ce transitoire-là, on n’a pas l’assurance. La corruption fait son jeu et finalement on choisit des opérateurs qui ne sont pas du tout connus de l’opposition. C’est dire que c’est un choix qui aura exactement les mêmes conséquences que Sabari et Waymark. On voit que vous partagez l’avis de vos amis de l’opposition dite républicaine qui se dit scandalisée par la démarche de la CENI, n’ayant d’après elle été associée ni de près ni de loin à cette procédure de sélection d’un opérateur pour remplacer le sud-africain Waymark. Est-ce à dire que vous êtes prêts à vous joindre aux mouvements de protestation qui vont être entrepris dans les prochains jours par l’opposition, contre ce qu’elle qualifie de violation de la constitution ? LK: Le PEDN ne s’ajoute pas à un mouvement. Se joindre n’est pas le mot exact. Le PEDN est au cœur de l’action, c’est comme si nous étions cooptés alors que nous ne le sommes pas. Nous avons nos convictions, nous avons nos principes, nous avons nos positions. On n’a jamais accepté de biaiser avec ce qui peut être le socle de la démocratie. L’élection fait partie de cela. C’est la raison pour laquelle, nous ne sommes pas aujourd’hui à l’Assemblé nationale qui n’est somme toute que l’appendice du pouvoir exécutif. Donc, plus que se joindre, le PEDN est parmi ces initiateurs, je le dis à haute et intelligible voix. Il ne faut pas créer de confusion là-dessus parce qu’en Guinée, tout mot peut prêter à confusion. On n’est pas coopté, on fait partie bel et bien de ceux qui pensent que ce n’est pas acceptable. Les moyens légaux que nous nous sommes donnés, on doit les dérouler pour que ça ne se fasse pas. C’est comme si ceux qui ont accepté de siéger au Parlement commençaient à être désabusés, avec le non-respect des accords du 3 juillet. Accords qui avaient amené les parties prenantes au processus de transition de prendre part aux législatives, après des soubresauts politiques. Qu’en pensez-vous, vous qui avez boudé l’hémicycle? LK : Je dirai simplement qu’on n’avait pas besoin d’être mage ni même sage pour savoir que cette Assemblée Nationale ne serait que factice. Quand les élections se sont déroulées, le vote a été flagramment détourné, parce que c’est l’opposition qui les a gagnées. Au moment où la Cour suprême saisie a déclaré son incompétence, au moment où les observateurs de l’Union européenne, qui sont des observateurs experts et sérieux, ont dit que tout ce qui a été recommandé pour ces élections n’a pas été fait, au moment où dans une élection, le second affichage n’a même pas eu lieu, donc il n’y a pas eu de correction du premier affichage des listes électorales. C’est dire déjà qu’on est parti sur une base fausse. Cela a donné les résultats qu’on connaît. Ces résultats-là ont été déclarés par le président de la République bien avant le scrutin. Il avait par anticipation déclaré que tel parti aurait telles voix. Alors l’opposition décide de saisir la Cour de justice de la CEDEAO, qui est une cour qui fait, qui est en train de faire son petit bonhomme de chemin de par sa crédibilité, l’ONU et l’Union africaine. Ces saisines ont-elles été finalisées ? Toujours est-il qu’avant que ces organes et organisations ne se prononcent, par des pressions venues de je ne sais où, on va à l’Assemblée, pensant naïvement que ce sera une Assemblée comme toute autre assemblée démocratique. Moi ça ne m’étonne pas, je ne jette pas la pierre à ceux qui sont partis, mais nous, nous avons décidé de ne pas siéger. Cette décision, mal comprise à cette période, est aujourd’hui acceptée comme preuve de discernement à cause de tout ce qu’on fait subir à des élus du peuple par l’obstruction de tout débat sérieux et constructif. Dieu nous a donné des larmes pour pleurer, alors pleurons : les marches avaient été interrompues, sa suppléante, l’Assemblée n’est que cénacle de rejet du positif d’où on va où on retourne sans jamais savoir la fin des fins. Le comportement de cette Assemblée est-il digne d’une institution républicaine ? Je crois que vous m’avez posé une question dont vous saviez déjà la réponse. A cette allure, le PEDN va-t-il présenter un candidat au prochain scrutin présidentiel ? LK : Le PEDN en décidera en temps opportun. Mais je puis dire quelque chose. Si c’est le même échafaudage qui est préparé, c’est-à-dire une liste électorale qui n’a pas été contrôlée, qui n’a même pas pu être élaguée par les citoyens, parce qu’en définitive ce sont les citoyens dont les noms sont affichés, alors les mêmes causes produiront les mêmes effets. Si cet arsenal qui est en place est maintenu, si les maires nommés, parce qu’ils ont été nommés pour une cause, c’est la cause du vol et de la fraude, demeurent toujours en place, on n’a qu’à faire appel à l’ange Gabriel de venir se présenter contre le tenant du pouvoir, l’ange Gabriel sera battu. Il ne faut pas qu’on se trompe, il s’agit d’abord de démanteler l’arsenal électoral qui a été mis en place et qui est une forme de biaiser le vote juste. Vous savez une fois que c’est annoncé c’est fini, tout le monde dit : bon laissons tomber, on ne peut pas grand-chose. Si nous voulons continuer comme ça, abandonnons la rigueur que nous devons d’abord exercer sur nous-mêmes, et l’exercer sur les autres pour que la vraie démocratie prévale. Que cela soit clair. Tout ce qui n’est pas clair est douteux. Tout ce qui est douteux est germe de tensions futures. Il y a aussi au sein de l’opposition, cette idée de candidature unique qui est en train de faire son chemin. Surtout au sein de l’UFR de Sidya Touré. Qu’est-ce que vous en pensez M. Kouyaté ? LK : Ce que j’en pense, même si nous n’avons qu’un candidat, il sera battu si cet arsenal dont je vous ai parlé est maintenu. Ce n’est pas une question de candidature unique pour l’instant. Quand les mécanismes préélectoraux et le déroulé électoral le jour du vote reprennent les pratiques des législatives, la défaite des candidats de l’opposition, fût-il unique, est quasiment inévitable. Une fois tout cela démantelé, alors le débat peut commencer autour de la candidature unique. Je ne dis pas la position du PEDN, parce qu’on n’a pas planché là-dessus, on pense que c’est prématuré d’en discuter. Mais ce qui est sûr, ce qui est important, c’est d’abord de démanteler l’échafaud que ce gouvernement est en train de mettre en place pour passer haut la main. D’ailleurs dans leur assurance ils vont jusqu’à parler de victoire au premier tour. On ne peut pas commencer par B quand on n’a pas fini de prendre les contours de A, ça ne sert à rien. On ne maîtrise rien, ni la liste électorale, ni le fonctionnement de la CENI. Inutile de penser aller vers une Cour suprême qui a montré ses limites par le précédent déni de justice. Alors comment voulez-vous que ça se passe ? On est dans la dictature, c’est tout. Revenons un peu sur votre séjour prolongé hors de la Guinée. Par quoi justifiez-vous cette longue absence ? LK : Cette longue absence me fatigue énormément moi aussi. Partout où les sections, je ne parle pas des fédérations, partout où les sections PEDN correspondant aux préfectures et les sous-sections correspondant aux communes n’avaient pas été installées aux Etats-Unis, en France, elles ont été installées maintenant. Aujourd’hui je suis en Côte d’Ivoire. Depuis quelques jours j’ai visité au moins une dizaine de communes, face à face avec mes militants. La vie de la nation ne se fait pas seulement au pays, mais ça se joue aussi à l’extérieur. On a tiré les leçons de tout ce qui s’est passé lors des élections précédentes. La fédération de France connaissait des difficultés, Dieu merci cela a été résolu de par ma présence. Aujourd’hui, les réunions se tiennent et ils ont lancé le plan de mise en place de plusieurs sections de France. Je suis allé aux Etats-Unis et grâce au concours de ceux qui sont là-bas déjà, ce sont des militants convaincus auxquels se sont joints les déçus du RPG pour donner la meilleure impulsion au PEDN. Et l’accueil qui m’y a été réservé a été très chaleureux. Mais ce qui était plus important pour moi, c’était de les amener à créer un nouveau bureau et à installer dans chaque Etat, des sections du PEDN. C’est ce qui est en train d’arriver et je crois que le conseil fédéral des Etats-Unis sera mis en place au 30 de ce mois. Je fais le même travail en Côte d’Ivoire ici. Ça demande du temps, ça demande beaucoup de temps, mais vous savez, vous qui êtes là-bas, que la jeunesse du PEDN, le camp PEDN, le bureau exécutif PEDN sont en train de faire un travail formidable. Je suis en contact avec eux régulièrement, je suis en contact avec mes fédérations. Je ne dis pas que tout va de façon linéaire, il y a toujours des différences entre les fédérations et les sections. Mais là où ça marche, ça marche vraiment bien : Kankan, Siguiri, font aujourd’hui un travail formidable. N’Zérékoré, Macenta, malgré l’épidémie, tout ce qui est en train de se passer là-bas nous réconforte, sans parler des fédérations et sections de Conakry. Aussi une délégation était il y a quelques jours à Bintimodia (Kamsar) et j’ai parlé directement avec la foule. Bon, c’est dire que le parti ce n’est pas la propriété du président, c’est le président qui est la propriété du parti. Le président où qu’il soit, travaille pour le parti. Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise sanitaire qui frappe la Guinée, avec l’apparition du virus Ebola depuis près d’un an maintenant, faisant plus de 1000 morts, selon des statistiques officielles ? LK : Je l’ai dit dès le début. Dès qu’on a demandé et quand certains opposants disaient que le gouvernement gère bien, j’ai sonné le tocsin. C’était sur je crois sur Radio Espace. J’ai dit que le gouvernement gère mal cette affaire. Le président de la République, plus d’une fois, a dit qu’il n’y a pas d’Ebola. Si vous dites qu’il n’y a pas d’Ebola, c’est inciter à baisser la garde donc ignorer l’esprit de vigilance. « En disant il n’y a pas d’Ebola, serrez-vous les mains », les gens vont continuer à se serrer les mains en se disant c’est le président de la République qui l’a dit donc c’est vrai. C’est ainsi que la maladie s’est propagée. Le président, un jour, a fait un discours en disant : « je ne déclarerai pas l’état d’urgence ». 24 heures ou 48 heures après, il l’a déclaré. Pourquoi ces atermoiements, pourquoi nous sommes comme ça ? Je crois qu’en matière de pandémie, d’une virulence aussi avérée que celle de l’Ebola, l’excès de mesures vaut mieux que l’absence de prévention. « Deux suretés valent mieux qu’une et le trop en cela ne fut jamais perdu ». Il ne sert à rien de nier comme je l’ai dit à l’époque, c’est comme balayer le tapis et mettre la poussière sous le tapis, ça finira par sentir. Et c’est ce qui a été fait en Guinée. Aujourd’hui on en paie le prix. Mais je l’avais déjà dit bien avant. Disons qu’avec la radicalisation du président du PEDN, est-ce que cela veut dire que vous avez coupé complètement les ponts avec votre allié d’hier qu’est le président de la République, le président Alpha Condé ? LK : Ce disque est franchement rayé maintenant, vous ne pouvez pas faire référence à l’histoire et à la préhistoire pour justifier que ce sont des alliés. Ecoutez, vous êtes allié à quelqu’un. L’on ne dit pas vous en êtes affidé. Moi je ne suis pas un allié inconditionnel. On est allié à partir d’une confiance mutuelle sur des principes. Dès lors que ces principes-là sont violés par une des parties, on est libre. Le PEDN est libre. Si ce régime agissait bien, nous serions aujourd’hui tous alliés. Mais dès lors que l’on a commencé par de grossières manœuvres pour faire disparaître le ou les partis pour se fondre dans ce qu’on a appelé à défaut RPG Arc-en-ciel, la messe était dite. L’ère de la pensée unique était venue en même temps qu’était sonné le glas de la confiance dans l’alliance. Mais je crois qu’il est temps d’arrêter ce que je considère comme un subtil jeu, d’associer le PEDN à une gestion à laquelle il est opposé autant que tout parti de l’opposition sinon plus. Je n’ai pas à évoquer tout ce que nous avons subi plus que d’autres. Hélas tout est perçu sous l’angle ethnique, court chemin pour faire régner la suspicion et le doute. C’est la politique des égouts On disait qu’avec votre allié d’hier, vu que vous vous êtes radicalisé, vous entretenez quand même des liens même si ce n’est pas dans le domaine politique. Entre frères, est-ce que M. Kouyaté et M. Condé s’appellent ? C’est une curiosité. LK : Tous les Guinéens sont mes frères. S’il y a des frères qui m’appellent et que j’appelle, cela n’est nullement contraignant pour un autre frère qui n’est pas que frère. Mon frère aîné Alpha Condé est président de la République. En clair il n’y a plus de contact entre nous depuis assez longtemps. C’est aussi simple que ça. La rupture date-t-elle d’aujourd’hui ? Ça date de quelques temps après les élections. Parce que tous ces problèmes que je vous raconte-là sont des problèmes qui sont survenus après les élections. C’était une belle récompense. Mais pourquoi les gens doutent-ils ? Tant qu’on continue à penser ethnie, la Guinée n’ira nulle part. Les gens croient quand même que vous avez rompu, mais vu l’emprise qu’a la coordination mandingue sur les deux partis, donc il y a une influence. Parfois on se dit que M. Kouyaté a des limites qu’il ne peut pas franchir… LK : Une communauté est une réalité de nos pays. Mais la réalité de la République transcende dans l’arène politique celle des communautés. Si la communauté est mue par l’appartenance à la même origine, à la même langue, aux mêmes coutumes et mœurs, la République, la démocratie, elles, relèvent d’un tout autre domaine. Le chef de l’Etat actuel a combattu avec acharnement le régime du président Ahmed Sékou Touré, la communauté mandingue à laquelle ils appartiennent tous n’a pas trouvé à redire. Elle avait raison parce qu’il s’agissait d’un combat politique. En tout cas ma communauté à moi, celle en qui j’ai confiance, ne me jettera jamais au feu parce qu’elle fait le distinguo entre mes obligations traditionnelles qui la concerne et mes obligations républicaines qui relèvent du champ politique. La communauté mandingue ne m’a jamais dit de renoncer à mes convictions politiques. Que ma conviction, c’est sur un système qui n’est pas bien pour la Guinée, c’est sur un comportement qui n’est pas bien pour la Guinée, c’est sur un caractère qui ne coopte pas avec le caractère général, n’est-ce pas même de cette communauté. Voilà la vérité. In l' Indépendant

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